M.

Un jour… N’importe lequel, ça n’a pas d’importance. Disons aujourd’hui. Aujourd’hui, on est là toutes les deux autour de cette table.
On sirote ce café. Tu viens de me raconter ta vie. Pas tout, forcément. Mais ces moments que tu as cachés jusqu’à présent.
D’habitude, on peut te voir battante, souriante. Tu es partout, à aider, soutenir. Tu ris et tu agis quand les autres s’angoissent. Tu trouves les solutions aux galères quotidiennes.
Tout le monde te voit comme une « maîtresse-femme« , une leader. Et dans la bonne humeur en plus.
Tu es tolérante, tu pardonnes, tu mènes ta barque et tu entraines les autres dans ton sillage.
Avec toi, la vie de tous semble plus légère.
Mais là aujourd’hui, tu as choisi de me montrer l’envers du décor.
Oui, bien sûr, tu es tout ça. Tu es cette joie et cette force qui fait plier les montagnes. Mais tu es aussi autre chose…

Dans l’ombre, dans le secret de cette chambre close, là où on t’imaginerait heureuse dans les bras de quelqu’un qui aurait réussi à t’apprivoiser, là se joue une toute autre partition.

MJ’ai subitement envie de te tendre un miroir.
Voilà. Dis-moi. Qu’y vois-tu ?
Des yeux de chien battu, des traces de larmes, l’ombre d’une ecchymose qui n’en finit pas de disparaître et que tu tentes encore de cacher sous du maquillage, le teint gris de celle qui n’a plus pu dormir tranquillement depuis si longtemps, la trouille personnifiée…
S’il te plait, dis-moi ce que tu ressens. De la colère ?
Oui, la souffrance te révolte et tu remuerais ciel et terre pour alléger son fardeau, à cette malheureuse. Je le sais. Tu le ferais… si ce n’était pas toi.  Et moi aussi, je suis en colère.
En colère contre celui qui te torture.
Je voudrais aller lui éclater la tête, et être là à te protéger s’il essaye encore de te faire du mal. Mais je ne peux pas tout.
J’ai besoin de ton aide.
Il faut que toi aussi, tu refuses de continuer ce jeu qui te tue à petit feu.

Ce visage que tu viens de voir dans le miroir, c’est celui d’un fait divers ordinaire qui attend sa mise à mort.
Il y en a plein les journaux de ces soit-disant crimes passionnels.
Est-ce que ça te viendrait à l’idée, à toi, de tuer la personne que tu aimes ? Non bien sûr !
Tu le sais que tu es incapable de torturer qui que ce soit, et qui plus est si cette personne a de l’importance à tes yeux.
Tu sais que l’amour, ce n’est pas ça !
L’amour, ce n’est pas ce mépris, ces insultes qu’il t’envoie.
Ce n’est pas non plus ces mensonges et cette mauvaise foi qui te font tourner dingue.

Alors voilà… Voilà ce que je voudrais qu’on fasse toutes les deux.
On va aider celle que tu as vue dans le miroir. Comme si ce n’était pas toi. Et ce sera toi en même temps.
C’est bizarre, oui je sais, mais ce n’est pas important. L’important, c’est qu’on la sorte de là. Et vite !
Je sais que tu ne te sens pas légitime. Tu ne te sens pas le droit de réclamer qu’on respecte tes limites, ta vie, ton corps.
Je sais que tu n’oses pas l’affronter. Tu as appris à servir, à te dévouer sans jamais rien demander pour toi, sans jamais penser à refuser même un caprice. Et une simple demande à ton avantage te parait être une exigence  énorme, insupportable.
C’est bien pour ça qu’on va l’aider elle, la femme que tu as vue dans le miroir. Et ce sera toi en même temps.
Et puis ce ne sera même pas ta demande.
C’est la Loi qui dit qu’on ne peut pas maltraiter les gens, qu’on ne peut pas les frapper. Et la Loi, c’est des gens tous ensemble qui ont décidé de l’écrire parce qu’ils trouvaient ça juste.
Ce n’est pas toi qui exiges, c’est la Loi qui impose. Et la Loi, elle est pareille pour tout le monde, pour moi, pour toi et pour lui aussi. Oui, pour lui aussi.
Je ne te promets pas que ce sera facile mais on va y arriver. Ensemble.

Mais avant tout, maintenant, j’ai besoin d’une chose que tu es seule à pouvoir faire.
Il faut que tu l’aides à se mettre à l’abri, que tu te mettes à l’abri.
[box] Il faut partir, quitter. Non, pas « abandonner ». Partir. Simplement partir. [/box] Il lui faut, il te faut d’abord un endroit où tu es en sécurité pour refaire tes forces. Simplement refaire tes forces.
Je sais que tu as peur. Et je ne peux pas te dire ce qui va se passer lorsque tu partiras. Mais c’est indispensable. Ca ira ?
Sinon on trouvera de l’aide, ne t’inquiète pas.
Et après ? Après… Comment te dire ? Après, je suis certaine que tu, elle se sentira rapidement mieux. Beaucoup mieux. Au point que sa tête risque bien de lui jouer un vilain tour.
Comment ça ? Hé bien voilà. Notre cerveau est ainsi fait qu’il oublie… Oui, il oublie et très vite !
Surtout quand il s’agit de souvenirs douloureux. Il n’aime pas ça, notre cerveau – et quelque part, il a bien raison – donc il s’en débarrasse.
Mais ce tour de passe-passe risque bien de poser un gros problème si, au bout de quelque jours, tu ne sais plus exactement pourquoi tu es partie.

C’est le prince charmant rêvé qui risque de prendre le dessus, à la place du vilain crapaud de la réalité.
Si ça arrive, s’il te plait, appelle-moi, dis-le moi, on parlera, ou on ne dira rien si tu préfères, mais il ne faut surtout pas rester seule dans ces moments-là.
Ou au moins, souviens-toi. Mais de la réalité, pas de ton rêve. Du pire, pas des illusions.
Souviens-toi d’elle dans le miroir. Et reste sourde aux pleurnicheries de son tortionnaire.
Il va pleurer, supplier, menacer, charmer, promettre tout et n’importe quoi pour récupérer son jouet.
Je t’en prie, ne l’écoute pas.
Ne le laisse pas continuer à détruire la femme dans le miroir.
Il n’en a aucun droit.
La Loi l’interdit. A tout le monde, y compris lui.
Et tu es sa meilleure gardienne.

En mémoire de Rachel, morte sous les coups de celui qui avait pourtant promis de la chérir et de la protéger sa vie durant. Et à toutes les autres.
Aux survivantes aussi.
Mais surtout à toutes celles qui vivent encore en enfer aujourd’hui.

M.

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