Être rayé de la vie de ses petits-enfants

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Grands-parents privés de leurs petits-enfants : une blessure que le temps n’efface pas, parfois jusqu’à la mort

Être rayé de la vie de ses petits-enfants

Des grands-parents aimants, imparfaits comme tout être humain, portant le poids de leur propre histoire, se voient parfois soudainement privés de leurs petits-enfants à la suite d’une décision unilatérale de leurs enfants devenus adultes. Une rupture brutale, souvent sans véritable dialogue, qui les laisse sidérés, culpabilisés et profondément démunis.

Ils ne comprennent pas toujours ce qui leur est reproché. Ils cherchent en eux une faute qui justifierait une telle sanction. Ils redoutent de réagir, de peur d’aggraver la situation et de perdre définitivement le lien. Cette souffrance est puissante, destructrice, silencieuse, rarement reconnue, souvent minimisée.

Il est cependant indispensable de poser un cadre clair. Tous les grands-parents ne sont pas bienveillants. Certains ont pu être violents, intrusifs, manipulateurs pervers ou toxiques. Dans ces situations, la mise à distance peut constituer une mesure de protection légitime. Il ne s’agit en aucun cas de nier ces réalités.

Mais en dehors de ces cas, il existe une autre configuration, plus diffuse et moins visible, où la rupture intergénérationnelle ne relève ni de la protection ni d’un danger avéré, mais d’un déplacement de conflit ou d’une dynamique relationnelle plus complexe.

Cette souffrance n’entre pas dans les catégories classiques de la violence conjugale ou intrafamiliale. Elle ne mobilise pas les institutions. Elle se vit dans le silence des maisons devenues trop grandes, des fêtes sans voix d’enfant, des photos que l’on n’ose plus regarder.

Une mutation sociologique profonde

Nos sociétés ont profondément évolué. L’éclatement géographique des familles est devenu la norme. Les enfants adultes s’installent loin, parfois à l’étranger. La mobilité professionnelle est valorisée, la continuité territoriale n’est plus un impératif. Selon les travaux du sociologue François de Singly, la famille contemporaine est marquée par une valorisation de l’autonomie individuelle et de la construction de soi, parfois au détriment des solidarités intergénérationnelles.

Irène Théry, dans ses analyses sur les transformations du lien familial, souligne que la filiation ne se vit plus uniquement comme une transmission verticale mais comme un lien à redéfinir, négocier, voire interrompre.

Dans ce contexte, la rupture intergénérationnelle devient plus facile. Elle est socialement pensable. Elle peut même être valorisée et présentée comme un acte d’affirmation personnelle.

Mais derrière cette liberté nouvelle se cache parfois un mécanisme plus complexe.

Le bouc émissaire générationnel

En dehors des situations réellement abusives, il arrive que les enfants adultes projettent sur leurs parents leurs propres conflits internes, leurs frustrations, leurs échecs ou leurs choix difficiles. Couper le lien devient alors une manière de déplacer leurs propres parts de responsabilité.

Plutôt que d’assumer une décision conjugale, éducative ou existentielle, il est tellement plus simple de désigner un responsable extérieur. Les parents âgés deviennent alors les supports d’une accusation globale. Ils sont décrits comme envahissants, inadéquats, nuisibles, exerçant du chantage affectif, parfois sans que les faits objectivables ne correspondent à la gravité de la sanction relationnelle infligée.

Dans ces configurations, les grands-parents, souvent porteurs d’une génération où l’autorité parentale était moins discutée, culpabilisent facilement. Ils doutent. Ils se remettent en question. Ils craignent, à juste titre bien souvent, que toute contestation aggrave la rupture. Ils se taisent pour ne pas “perdre définitivement” le lien avec leurs petits-enfants.

Ce silence les enferme dans une position de bouc émissaire. Ils portent la faute supposée des névroses non résolues de leurs enfants devenus adultes. Et leur capacité de défense est limitée par l’amour qu’ils continuent d’éprouver pour eux.

Une souffrance spécifique

La privation de petits-enfants ne se résume pas à une frustration affective. Elle touche à l’identité dans sa globalité.

Devenir grand-parent représente pour beaucoup l’entrée dans une nouvelle étape existentielle. C’est la transmission, la continuité, la preuve que la vie se prolonge au-delà de soi, mais aussi l’impression de laisser une trace de son passage sur cette terre, d’inscrire son histoire dans une mémoire qui nous survivra. Lorsque ce lien est rompu, c’est toute une représentation de soi qui s’effondre.

Les témoignages cliniques montrent des états dépressifs réactionnels, des troubles anxieux, un sentiment d’humiliation et d’injustice. Une douleur devenue insupportable et amplifiée par l’incompréhension. “Je ne comprends pas ce que j’ai fait.” Cette phrase revient fréquemment.

À cela s’ajoute parfois la honte sociale. La société valorise la grand-parentalité investie, présente, joyeuse. Ne plus voir ses petits-enfants est vécu comme un échec personnel, alors même que la décision ne vient pas d’eux.

À cette blessure s’ajoute souvent une autre, plus intime encore : celle d’avoir le sentiment que les sacrifices consentis autrefois, en quantité et dans le silence, sont effacés d’un trait implacable. Les nuits écourtées, les renoncements professionnels, les inquiétudes portées seuls, les efforts financiers, les compromis répétés, les tentatives constantes d’offrir à ces enfants la meilleure sécurité possible dans un environnement parfois incertain, tout cela semble soudain vain, disqualifié.

Comme si l’engagement de toute une vie parentale pouvait être résumé à une « faute », réelle ou supposée, ou même réduit à une caricature. Cette impression n’efface pas seulement le présent, elle altère le sens même du passé et vient parfois obscurcir toute projection vers l’avenir, comme si la continuité s’était brutalement interrompue.

Le bannissement agit alors comme une négation rétroactive de l’engagement parental passé. Non seulement le lien présent est rompu, mais le passé lui-même paraît invalidé. Cette impression d’effacement symbolique est d’une violence particulière, insupportable. Elle ne conteste pas seulement une relation actuelle, elle atteint la valeur même de ce qui a été offert durant tant d’années.

Le gâchis pour les enfants

Au-delà de la souffrance des aînés, la rupture intergénérationnelle constitue une amputation symbolique pour les petits-enfants.

La psychologie du développement reconnaît l’importance des figures d’attachement élargies. Les grands-parents représentent une mémoire vivante. Ils transmettent une histoire familiale, des récits, des valeurs, des repères identitaires.

Savoir d’où l’on vient participe à la construction de savoir où l’on va. L’enfant se construit dans une continuité narrative. Il a besoin d’inscrire son existence dans une histoire qui le précède, de comprendre les filiations, les trajectoires, les épreuves traversées avant lui. Cette connaissance n’est pas un luxe affectif, elle contribue à la stabilité psychique et au sentiment d’appartenance.

Boris Cyrulnik a souligné à plusieurs reprises que l’enfant se construit aussi à travers la narration de son histoire et l’inscription dans une lignée. Être privé d’une branche de son arbre généalogique, sans explication nuancée, fragilise la continuité narrative de soi.

Lorsque la rupture est accompagnée d’un discours dévalorisant à l’égard des grands-parents, l’enfant peut être placé dans une loyauté forcée. Il apprend que l’amour est conditionnel, qu’il faut choisir un camp. Ce mécanisme compromet la cohérence identitaire de l’enfant et inscrit en lui une conflictualité intérieure persistante.

Le chantage affectif utilisant les petits-enfants

Dans certaines situations, la mise à distance des grands-parents devient un levier de pression. L’accès aux enfants est conditionné au silence, à l’acceptation de certaines décisions, à une soumission mentale, morale.

Cette instrumentalisation du lien générationnel constitue une violence relationnelle subtile. Elle ne laisse pas de traces visibles, mais elle produit des effets profonds.

Les grands-parents se retrouvent pris dans un dilemme impossible. Se taire pour préserver un espoir de contact, ou protester et risquer la rupture totale.

Le droit et ses limites

En France, l’article 371-4 du Code civil dispose que « l’enfant a le droit d’entretenir des relations personnelles avec ses ascendants ». Ce texte reconnaît juridiquement l’importance du lien intergénérationnel.

Cependant, la mise en œuvre judiciaire de ce droit est complexe, longue et souvent douloureuse. Elle transforme une relation affective en contentieux. Elle place l’enfant au cœur d’un conflit institutionnalisé.

À cela s’ajoute une donnée rarement évoquée : la question du temps.

Pour des parents encore jeunes, en pleine activité, la rupture peut sembler réversible. Le temps leur paraît extensible. Ils peuvent se dire qu’ils verront plus tard, que les choses s’apaiseront, que les années ne changent rien d’essentiel. Une forme d’illusion, parfois inconsciente, d’immortalité psychique les protège encore de l’idée de finitude.

Pour un grand-parent vieillissant, parfois fragilisé par la maladie, la fatigue, le désespoir, le temps n’a pas la même texture. Chaque année compte. Chaque Noël manqué, chaque anniversaire sans présence réelle est vécu comme une portion de vie irrécupérable. La justice, avec ses délais, ses expertises et ses reports, ne tient pas compte de cette asymétrie temporelle.

Engager une procédure peut prendre plusieurs années. Or certaines personnes âgées n’en disposent plus et ne disposent plus de cette énergie. Ce décalage crée une violence silencieuse supplémentaire. Ce qui est perçu par les uns comme un conflit relationnel temporaire peut être, pour les autres, une perte définitive.

Le droit peut reconnaître un principe. Il ne peut suspendre l’usure du temps ni restituer les années qui s’écoulent inexorablement dans le sablier de la vie.

Surtout, une question demeure. Peut-on contraindre l’amour par décision de justice ? Peut-on forcer un lien à se vivre ?

Le droit peut encadrer, protéger, rappeler un principe. Il ne peut créer l’affection ni réparer la confiance.

La responsabilité collective

La multiplication de ces ruptures intergénérationnelles interroge notre modèle social. L’individualisme contemporain, la valorisation de l’autonomie radicale, la facilité de la coupure numérique et géographique fragilisent la continuité des liens.

Il ne s’agit pas de prôner un retour à une famille nucléaire, fusionnelle ou hiérarchique. Il s’agit de rappeler que la liberté relationnelle s’accompagne d’une responsabilité individuelle, et que toute décision de rupture engage bien au-delà de soi.

Couper un parent de ses petits-enfants n’est jamais un acte neutre. Il engage les générations futures, bien au-delà de soi. Il redessine une mémoire familiale blessée, parfois fracturée. Il produit des atteintes qui dépassent l’instant et peuvent s’inscrire durablement dans la trame psychique et relationnelle des générations.

Dans une société où la longévité augmente et où la solitude des personnes âgées devient un enjeu majeur, ignorer cette souffrance revient à entériner m’appauvrissement du lien.

Il nous appartient collectivement de redonner de la valeur à la transmission, à la nuance, au dialogue intergénérationnel. De distinguer les situations réellement dangereuses de celles où la rupture sert de solution rapide à des conflits internes non résolus.

La souffrance des grands-parents privés de leurs petits-enfants n’est pas seulement une affaire privée. Elle révèle quelque chose de notre époque, où la victimisation et le narcissisme peuvent parfois être érigés en valeur sociale. Elle met en lumière une difficulté croissante à tolérer l’imperfection des liens, à accepter la complexité des histoires familiales. Elle traduit aussi une tentation de l’effacement rapide plutôt que du travail relationnel, du dialogue et de la nuance.

Reconnaître cette souffrance, la nommer, l’écouter sans la caricaturer, constitue déjà un premier pas vers une responsabilité plus consciente.

L’amour générationnel ne peut être imposé. Mais il peut être honoré, protégé, et transmis.

Je vous adresse ma compassion et mon respect. Mettre des mots sur cette réalité est déjà une manière de rompre le silence.

Si vous le souhaitez, vous pouvez partager votre témoignage en commentaire.

Geneviève Schmit – Février 2026

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Genevieve Schmit

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